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Vendredi 10 mars 2006 5 10 /03 /2006 09:18

Aujourd'hui, c'est le centième anniversaire de la grande catastrophe de la mine de Courrières qui fit plus de 1000 morts.

Pour apporter une touche personnelle  aux commémorations et surtout en hommage aux ancêtres mineurs de la famille , je vous propose l'interview d'un ami qui est un passionné de son métier: ingénieur du fond. Il s'agit de Jean François que certains lecteurs connaissent déjà.

1) Jean François, est ce que tu peux te présenter ? 
 

J'ai 40 ans, je suis marié et j'ai 3 enfants ...
rien ne me prédestinait à travailler à la mine. Parisien d'origine, sans réelle motivation pour les travaux de bureau ou de laboratoire, c'est à l'Ecole Supérieure de Géologie de Nancy que j'attrape la passion du chantier, du plein air.

 

 

Me destinant donc aux travaux publics, je tombe un peu par hasard sur l'opportunité d'une embauche aux Mines de Potasse D'alsace. "Ingénieur du Fond"à 24 ans ... 6 mois d'un apprentissage des techniques à grande vitesse (insuffisant!), suivis de 6 années d'un apprentissage beaucoup plus en profondeur, sur les méthodes d'organisation du travail, sur les relations hiérarchiques, ... dans un contexte qui très rapidement s'est orienté vers une terminaison de l'exploitation.
 
Ensuite, un passage de 3 années à l'ANDRA (déchets radioactifs), sur les travaux scientifiques liés à l'élaboration des programmes de recherche pour le stockage souterrain de déchets.
 
3 années importantes, mais peu d'action, peu de passion, le terrain manque déjà: embauche à Salsigne, près de Carcasonne, dans une mine d'or, come responsable des travaux souterrains. Ambiance: tous les matins, on part sauver la mine avec tout le minerai qu'on peut sortir.

Je quitte Salsigne après 3 ans pour éviter de devoir fermer cette mine très attachante, retour en région parisienne: Ingéniérie minière chez Sofremines, avec 4 années de découvertes de la diversité de ce métier sur différents projets miniers.
 
Et enfin, à nouveau la passion, les mines de fluorine

2) y a t'il des  différences importantes entre les différentes mines ?
 
Du point de vue des techniques et du métier d'Ingénieur de Mine, celui qui prévoit et plannifie, essaye développe et adapte, il y a de grosses différences d'une mine à l'autre:

Les Mines de Potasse que j'ai connues pouvaient se passer depuis plus de 20 ans de géologue: méthode d'exploitation mûre et peu susceptible de mise au point, après une période de 15 ans (1970 - 1985) d' augmentation de productivité au rythme colossal de 10 % de moyenne annuelle: 5 ans de production pouvaient être planifiés ... au mètre près de chaque câble utilisé: un vrai travail d'Ingénieur comptable et méthodique, plus vraiment le travail d'un inventeur.
 
Fluorine: gisement relativement régulier,  suffisant pour assurer sans (trop) de hasard une planification correcte, à l'année.

Mine d'or de Salsigne: pas moyen d'y développer le moindre élément de planning, l'Ingénieur se transforme en stratège qui privilégie la souplesse d'exploitation, multiplie les zones exploitées, récupère de vieux piliers, ... l'artisan bricoleur.
 
Les Mines du Nord étaient-elles des mines d'Ingénieur ou des mines d'artisan? je n'ai  malheureusement pas eu l'occasion de connaître les Mines du nord. Je n'en ai que le souvenir de la lecture d' Augustin Viseux qui a écrit un livre merveilleux retracant ses mémoires personnelles du métier, qu'il a très bien connu puisqu'il en a gravi tous les échelons.

Viseux décrit parfaitement la hantise de l'accident, l'esprit d'équipe et la solidarité entre les mineurs que j'ai rencontrés absolument partout. Cette camaraderie me  semble une constante de la mine souterraine et n'exister nulle part ailleurs. C'est elle qui provoque certainement le plus fortement l'attachement à ce métier . 

 
3) as tu eu l'occasion d'aller dans une mine de charbon ?
 
J'ai pu visiter deux mines de Lorraine: ma première expérience, à l'Ecole de Nancy, visite d'une taille à attaques multiples et remblayage hydraulique (je crois, à Vouters). descente en voie de niveau,  un tir de mines toutes les minutes, des mineurs partout: couper du bois, poser des buttes, ... le porion, "qui s'y connaît", hâte un jeune de finir son boisage "sinon tout tombe". Cette visite m'a probablement donné le goût.
 
Quelques années plus tard, une taille en dressant (La Houve, je crois) avec remblayage hydraulique et abattage avec une machine à attaque ponctuelle: 6 m de puissance!  hauteur de chantier impressionnante avant le remblayage.
 
4) qu' est ce qu'il y a encore comme mines en France ?
 
Il y a surtout des petites mines: mine de sel à Varangéville (effectifs: 20 à 40?), Mine de schistes bitumineux à Orbagnoux dans l'Ain (effectifs: 2 ?), 2 carrières souterraines d'Ardoises dans l'Anjou ... de nombreuses autres carrières souterraines.

5) y a t'il encore du charbon en France ?
 
Oui. Même beaucoup.
 
L'objet de ma dernière mission chez Sofrémines (fin 2003) était une pré-faisabilité du gisement de charbon de Lucenay les Aix, dans la Nièvre: 300 millions de tonnes de ressources géologiques, d'un charbon d'excellente quailté calorifique. Des veines jusque 80 mètres,  je suis allé vérifier les carottes qui existent encore. Trop profond pour du Ciel Ouvert (profondeur 250 à 400 m, il y aurait 13 fois plus de déblai que de charbon).   Gisement trop morcelé par des failles verticales pour des tailles de havage intégral. Charbon trop flambant (dangereux) pour du havage intégral avec soutirage dans l'arrière taille, tel que Charbonnages de France l'avait développé à Blanzy (au passage, cette méthode est reprise dans certaines mines chinoises avec de l'assistance technique australienne ...). Par contre, on peut piller ce gisement (et en récupérer au moins 5 à 10 % soit 15 à 30 millions de tonnes de réserves minières prouvées): en utilisant une méthode de chambres et piliers abandonnés,  sans remblayage. La résistance mécanique du terrain le permet. Dans les Appalaches , ces méthodes sont utilisées et fournissent, dans des conditions comparables, plusieurs dizaines (centaines?) de millions de tonnes entre 30 et 40$ la tonne rendue sur le carreau. C'est donc techniquement et économiquement réalisable.
 
Un tel projet alimenterait une centrale à charbon bourguignonne de 300 MW à 1 GW (selon le rythme d'extraction choisi) pendant plus de 30 ans, la durée de vie d'une bonne chaudière. Lorsque l'on pense que la SNET, qui exploite Montceau les Mines, a fait venir du charbon thermique par Fos et Dunkerque, autour de 150 $ la tonne (+ 20 à 25 euros de transport jusqu'à Montceau) en 2005 !
 
Dans le contexte actuel où le coût de l'énergie explose, ce projet de Lucenay finira par intéresser quelqu'un, c'est une certitude.
 

 Merci Jean François, il y aurait bien d'autres choses à dire, par exemple sur  la Sainte Barbe qui est fêtée dans toutes les mines,  je suis sûr que Valérie ton épouse pourrait nous commenter ce sujet ...

Par Pierre Miquet - Publié dans : reportages
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